La vie à côté d’Auschwitz

Le camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau est devenu le symbole de l’extermination des Juifs et des Tsiganes d’Europe. Le nom est douloureusement associé à des images d’horreur et de mort. Pourtant, tout autour de l’ancien camp d’Auschwitz, Oswiecim est une petite ville familiale où il fait bon vivre.

Les deux sites de l'ancien camp se situent en très proche périphérie de la ville d'Oswiecim.

Les deux sites de l’ancien camp se situent en très proche périphérie de la ville d’Oswiecim.

« Alors tu vis dans une baraque ? »

Klaudia Domzal a 21 ans. Née à Oswiecim où elle a passé son enfance, elle a ensuite gagné la grande ville de Gdansk, dans le nord de la Pologne, pour poursuivre ses études d’architecture. « Si j’ai un avenir en Pologne, j’espère bien pouvoir travailler et vivre chez moi, à Oswiecim. C’est une ville si agréable. Elle est vraiment idéale pour les familles. On a tout ce qu’il faut ici », dit-elle fièrement en désignant de la main les jolies maisons colorées autour de la place du marché, rénovée il y a peu. « On a bénéficié du soutien du gouvernement polonais pour faire des travaux de réfection. Oswiecim a désormais des cafés avec terrasses, des places publiques où il fait bon se promener et même des pistes cyclables. Tout a changé depuis les cinq ou six dernières années. »

Klaudia voudrait passer sa vie à Oswiecim, et se voit même y vieillir tant elle aime sa ville natale.

Klaudia voudrait passer sa vie à Oswiecim, et se voit même y vieillir tant elle aime sa ville natale.

L’ambiguité entre les deux sites, la ville de 40 000 habitants et le mémorial, est toujours bien présente. Klaudia confie qu’à l’étranger, il lui est souvent difficile d’expliquer d’où elle vient. « Quand j’étais enfant et qu’on voyageait, je disais que je venais d’Oswiecim, les gens pensaient alors qu’on vivait dans une baraque. Encore aujourd’hui, souvent, les jeunes me font des blagues au sujet de ma vie. Je réponds avec humour : “Oui, oui dans une baraque on a un café et dans une autre une boîte de nuit !”. »

La ville a longtemps été oubliée. On la désignait souvent comme « la ville à côté du camp ». Mais les politiques et les jeunes ont pris les choses en main. Depuis 2009, le célèbre DJ polonais, Dariusz Maciborek (originaire d’Oswiecim) y organise le festival Life. Des stars comme Eric Clapton ou Sting s’y produisent.

Le centre-ville a été entièrement rénové en 2014. Quelques touristes viennent enfin s'y promener...

Le centre-ville a été entièrement rénové en 2014. Quelques touristes viennent enfin s’y promener…

Mais Oswiecim reste aussi une bourgade accueillante le reste de l’année. Pourtant, à deux kilomètres de là, se trouvent les ruines de la chambre à gaz, les baraques et le musée du camp. « Je ne ressens pas que le camp est là. Les activités principales de la ville sont concentrées loin du camp ; on ne le voit pas, on ne le sent pas, explique Klaudia. Dans notre représentation, notre commune s’arrête avant l’entrée du camp. Bien sûr, nous savons qu’il y a ce camp : on a appris l’histoire à l’école et on l’a tous visité, mais au quotidien, il n’y a pas de connexion. » Klaudia Domzal s’est confiée une tâche personnelle : « J’habite Oswieciem. Le camp s’appelle Auschwitz. Ce sont deux choses différentes. Ma mission est de dire qu’Oswiecim est une belle ville, d’inviter les visiteurs à la découvrir ».

Plusieurs initiatives tentent de montrer la vie paisible de cette ville, au début du XXème siècle... et aujourd'hui.

Plusieurs initiatives tentent de montrer la vie paisible de cette ville, au début du XXème siècle… et aujourd’hui.

La ville inconnue

Malgré les efforts de rénovation et de dynamisation, Oswiecim peine à attirer les curieux. L’ancien camp d’Auschwitz attire chaque année plus d’un million de visiteurs du monde entier. Rares sont ceux qui, après une journée passée dans le camp, ont encore la force, le courage ou l’intérêt d’aller plus loin. Nombre de touristes arrivent en autocar depuis Cracovie au matin, et repartent le soir même après avoir visité, parfois au pas de course, les 200 hectares que comptent les sites d’Auschwitz et de Birkenau. Beaucoup ignorent tout simplement l’existence même de cette ville.

"Auschwitz est aussi une ville"

« Auschwitz est aussi une ville »

La vie à Oswiecim est celle de milliers de petites villes de province. Paisible, calme. On peut y visiter le château du XIème siècle entièrement rénové ou le monastère des sœurs Séraphic qui date de 1895. Les jeunes de la ville préfèrent leur skate-park, le cinéma ou la piscine olympique. La Oswiecim a même une université, qui ne propose pas toutes les formations. Aussi, nombre de jeunes quittent la ville pour aller étudier à Cracovie, à Gdansk ou à Varsovie. Mais certains décident de rester.

Une petite ville "normale", avec son lycée, sa piscine, ses bars...

Une petite ville « normale », avec son lycée, sa piscine, ses bars…

Le café Bergson vient d’ouvrir ses portes en mai 2014. Le design des lieux, la jeunesse qui y prend ses quartiers, et l’ambiance en font un lieu sympathique, un rien « bobo » et décontracté.

La nouvelle génération d'Oswiecim veut rendre la ville attrayante et dynamique.

La nouvelle génération d’Oswiecim veut rendre la ville attrayante et dynamique. La culture et les arts sont ainsi mis au service de cette nouvelle identité.

Inauguré en mai 2014, le café est devenu un centre attractif tant pour les jeunes de la ville que pour les quelques touristes de passage.

Inauguré en mai 2014, le café est devenu un centre attractif tant pour les jeunes de la ville que pour les quelques touristes de passage.

Il se trouve dans la maison du dernier juif d’Oswiecim : Szymon Kluger après la guerre, il était revenu s’y installer en 1961 avec sa famille. Décédé en 2000, Szymon Kluger est enterré dans le cimetière juif d’Oswiecim. À l’entrée du bar, on aperçoit une discrète mezuza. Sur les murs fraîchement peints en blanc, on distingue à un endroit les vieilles briques du bâtiment et une vieille porte d’origine, accrochée au mur : une sorte d’hommage à la mémoire du dernier habitant des lieux.

Carrefour de l’Europe

Le café a été installé à quelques mètres de la dernière synagogue d’Oswiecim, transformée depuis 2000 en musée du judaïsme de la ville, récemment rénové. Il s’agit de l’ancienne synagogue qui avait été brûlée par les nazis puis utilisée pour y stocker l’artillerie de la Werhmacht jusqu’à la libération.

Le musée a ouvert en 2000 mais a été entièrement rénové en 2014. Il accueille deux expositions: l'une sur l'histoire des Juifs de la ville depuis le Moyen-âge, et la seconde sur l'après-Shoah.

Le musée a ouvert en 2000 mais a été entièrement rénové en 2014. Il accueille deux expositions: l’une sur l’histoire des Juifs de la ville depuis le Moyen-âge, et la seconde sur l’après-Shoah.

Daniel Haim y travaille comme volontaire pour un an. Cet Autrichien de 22 ans est passionné d’Histoire. Sa présence à Oswiecim s’inscrit dans le cadre d’un service civil, encore obligatoire en Autriche : « J’ai choisi de venir ici car je trouve qu’en Autriche, on a encore beaucoup à faire pour sortir de notre position uniquement victimaire. » C’est la première fois que Daniel quitte aussi longtemps le foyer familial, non loin du Liechtenstein et du Lac de Constance. Il est guide du musée et organise aussi des visites dans l’ancien quartier juif.

Après cette année de volontariat, Daniel hésite à reprendre ses études de développement, et aimerait peut-être faire des recherches en histoire.

Après cette année de volontariat, Daniel hésite à reprendre ses études de développement, et aimerait peut-être faire des recherches en histoire.

Déjà au Moyen-Âge, la ville d'Oswiecim était peuplée de Juifs.

Déjà au Moyen-Âge, la ville d’Oswiecim était peuplée de Juifs.

Oswiecim a toujours été majoritairement une ville juive. En 1910, il y avait 5 358 Juifs soit 53% de la population. En 1930, on en comptait 8 200 (soit 59% de la population). En 1940, ce sont encore 7 613 Juifs qui vivaient à Oswiecim (soit 68% des citoyens). Le musée est animé chaque année par des volontaires du monde entier. Daniel commente : « En ce moment, il y a des Ukrainiens, des Autrichiens et des Allemands avec moi. On est une dizaine à assurer l’accueil ici. » Le jeune homme est rodé aux rites de la visite guidée. Quand nous pénétrons dans la dernière salle du musée, il pose une kippa sur le haut de sa tête. « La synagogue est la dernière de la ville. Plus rien n’est d’époque ici car tout a brûlé, mais on a pu récupérer un lustre et une plaque d’une autre synagogue incendiée. C’est important ce musée, ici, pour parler d’une mémoire locale. »

 

Une histoire locale

Anja Voronova est une des jeunes volontaires qui, comme Daniel, habitent Oswiecim pour un an. À 23 ans, elle a quitté la belle Kiev l’automne dernier, quand Maïdan s’enflammait. « En Ukraine, on ne parle pas beaucoup de l’Holocauste, alors c’était très important pour moi de venir ici. On n’a peu de visiteurs car ici, ça n’est pas aussi spectaculaire qu’à Auschwitz. Mais ce musée permet de comprendre l’histoire de beaucoup de ces petites villes anéanties par l’Histoire de la Seconde Guerre mondiale. »

Anya a passé un an à Oswiecim et rentre chez elle, en plein centre de Kiev, place Maïdan où se trouve l'appartement familial.

Anya a passé un an à Oswiecim et rentre chez elle, en plein centre de Kiev, place Maïdan où se trouve l’appartement familial.

Anya a profité d’une partie des beaux jours pour participer à une Université d’été à Buchenwald. Elle reconnaît qu’elle aurait eu du mal à faire un service civil dans un ancien camp, comme par exemple à Auschwitz. « J’ai préféré venir au musée juif d’Oswiecim plutôt que dans l’ancien camp d’Auschwitz où il y a une pesanteur immense. Je n’aurais pas réussi à travailler chaque jour dans un lieu de mort. Lors de mon université d’été à Buchenwald, j’ai voulu faire un jogging un soir. En courant autour du camp, je me suis sentie mal à l’aise. Dans ces endroits, tout est marqué. On ne peut rien faire de normal sans se sentir coupable. » Anya apprécie sa vie à Oswiecim même s’il lui tarde de rentrer à Kiev et de retrouver son pays, en pleine révolution.

 

 

 

 

 

 

sept 6 2014

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1 COMMENT
  1. Comme on se retrouve: » Anya a passé un an à Oswiecim et rentre chez elle, en plein centre de Kiev, place Maïdan où se trouve l’appartement familial. »
    bisous
    g et a

    09-06-2014, 3:48 Reply
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