Buzludzha : la mémoire qui faisait mal

À la chute du régime communiste en 1989, la Bulgarie tourna le dos à son récent passé et tenta de construire une nouvelle société démocratique. Cette période de transition coûta cher à la centaine de lieux et de constructions symboliques de l’ancien régime. La quasi totalité de ces monuments ont été sacrifiés et se dégradent au fil du temps, souvent au détriment de la constitution d’un patrimoine et d’une mémoire nationale.

Bulli Buzludzha

L’immense siège du parti communiste à Buzludzha, dans les montagnes au-dessus de Kazanlak.

Symbole du communisme

Le Parti socialiste bulgare fut créé en 1891 sur les hauteurs de Kazanlak, dans le centre du pays. Pour fêter le quatre vingt dixième anniversaire du parti, ses dirigeants (désormais communistes) imaginèrent la construction d’un monument qui deviendrait le siège du Parti communiste bulgare. C’est sur les hauteurs de la Buzludzha, à 1400 mètres d’altitude, que cette immense salle des congrès a été installée. Un endroit excentré mais superbe, au sommet de la montagne, dominant les plaines au nord et au sud. Une seule route y mène et elle s’arrête face à l’immense bâtisse. Le lieu est éminemment symbolique : c’est dans ces montagnes que se déroulèrent les combats contre les Turcs, notamment la fameuse « bataille finale » de Shipka, en 1877, qui opposa les volontaires bulgares et les Russes à l’armée turque. Dans un élan patriotique et pour galvaniser les membres du parti, l’immense projet de Buzludzha démarra en 1974.

Lénine, Marx et Engels veillent sur les lieux.

Lénine, Marx et Engels veillent sur les lieux, vides depuis 25 ans.

Un chantier de titans

C’est l’architecte Georgi Stoilov qui fut choisi pour mener le chantier de sept ans. Connu pour ses constructions titanesques, il est d’ailleurs l’un des architectes phares de cette période. Pour que le peuple se sente parfaitement concerné par ce lieu — mais sans doute aussi pour des questions de moyens —, Stoilov lança l’idée de solliciter directement la population, via une souscription populaire. « J’ai lancé un appel à dons auprès des Bulgares. Nous avons récolté seize millions de leva [aujourd’hui, 8 millions d’euros], soit quatorze millions pour la construction du bâtiment et pour payer les artistes et décorateurs. Les deux millions de leva restant furent alloués à des projets sociaux ou des crèches » explique l’architecte, dans son bureau de Sofia.

La maquette de Buzludzha au premier plan, et son architecte G. Stoilov derrière.

La maquette de Buzludzha au premier plan, et son architecte Georgi Stoilov.

Les travaux dureront sept ans en raison du projet gigantesque mais aussi des conditions climatiques ; les 6 000 travailleurs du Génie civil et les volontaires venus prêter main forte au chantier ne pouvant pas poursuivre la construction du bâtiment en hiver. Le siège du parti fut inauguré en grande pompe en 1981, dans un « enthousiasme socialiste ». Tout autour de la salle de conférence de 500 mètres carrés, des mosaïques représentant l’histoire du parti. Marx, Engels, Lénine, mais aussi des anonymes : les fameux camarades enjoués du parti. Une vingtaine d’artistes participèrent à la création des fresques, mosaïques et sculptures. À côté de l’édifice circulaire, à 70 mètres de haut, sur le sommet de la colonne, une étoile en verre de rubis domine le monument. Une démesure à l’échelle du parti. « On a construit ce lieu en béton armé : il devait tenir mille ans » ajoute Georgi Stoilov, attristé par l’état actuel d’une de ses plus grandes constructions.

L'édifice est souvent appelé "l'OVNI" en raison de sa forme de soucoupe spatiale.

L’édifice est souvent appelé « l’OVNI » en raison de sa forme de vaisseau spatial.

Et Lénine s’effrita

L’activité de Buzludzha n’aura duré que huit ans. « Les ouvriers y arrivaient par cars entiers lors de visites organisées par le Parti. C’était aussi le lieu pour les sorties de fin d’année des scolaires de la région. Il faut imaginer l’atmosphère pleine d’émotion qui flottait sur ces montagnes: c’était très fréquenté » explique Dancho Danchev, directeur du parc-musée de Shipka et Buzludzha. Le lieu était équipé pour accueillir de nombreux camarades, personnalités ou curieux. Aujourd’hui encore, on aperçoit les anciens parkings, à l’échelle du complexe architectural. La végétation a poussé sur le bitume. La route est à présent défoncée ; elle ne sert plus beaucoup.

Lettres Buzludzha

Sur la façade du monument, le premier couplet de l’Internationale. Plusieurs lettres de béton manquent.

À la chute du régime communiste, en 1989, personne ne se bouscula pour sauver ce lieu, trace d’une réalité douloureuse pour beaucoup de Bulgares. L’esprit était alors à l’anti-communisme, en particulier pour les gouvernements de droite. « Ce lieu rappelle cinquante ans de dictature », avance Dancho Danchev. « Personne n’avait envie de s’engager, pendant cette période de transition, pour imaginer un avenir à ce lieu encombrant et symbolique. L’heure était au refoulement le plus total, et la garde de Buzludzha fut relevée, laissant le champ libre à tous les trafics » Peu à peu, le lieu s’abîma. Ce furent d’abord les plaques de cuivre du toit qui disparurent, ce qui eut pour conséquence d’accélérer la ruine du bâtiment. L’eau de pluie s’infiltre à présent partout. Le centre de la salle de réunion ressemble désormais à une piscine lors des grosses pluies. Et puis il y a eu aussi les vols d’appareils techniques du système audiovisuel, les gaines électriques, et enfin les sculptures et les mosaïques. Dès les années 1990 et pendant près de vingt ans, un grand graffiti surplombait l’entrée « Forget your past » ; le message était clair.

Vue intérieure de la salle de conférence du siège du parti: 500 mètres carré.

Vue intérieure de la salle de conférence du siège du parti : 500 mètres carré.

Qui n’en veut ?

Aux abords des ruines de Buzludzha, en contrebas, des bouteilles vides, des restes de feu et des poubelles éventrées, signe que les lieux sont encore bel et bien fréquentés. « Buzludzha, c’est un super spot pour des soirées. On y va avec des amis, et c’est l’endroit le plus cool dans les environs », raconte Yonka Gesheva, 26 ans, qui travaille dans la petite ville de Kazanlak. De nombreux graffitis décorent l’édifice fissuré qui goutte un peu partout. Le fameux tag surmontant l’entrée a disparu, laissant place à d’autres slogans, moins engagés, preuve que le temps a passé.

En 2011, le gouvernement de droite (GERB) a transféré la propriété du bâtiment au Parti socialiste, héritier du Parti communiste bulgare. Mais comme aucun contrat n’a été signé, les lieux sont toujours gérés par la région de Stara Zagora. Si des bruits circulent, notamment chez les socialistes, concernant la réaffectation de la ruine, personne ne s’y trompe : Buzludzha n’a pas encore d’avenir. Par manque de soutiens politiques forts ou de projets réalistes, à l’heure où l’État n’a plus les moyens.

Le monument est pillé et dégradé depuis plus de vingt ans, sans qu'aucun projet sérieux ne voit le jour.

Le monument est pillé et dégradé depuis plus de vingt ans, sans qu’aucun projet sérieux ne voit le jour.

Et maintenant ?

Le monument de Shipka qui commémore la victoire sur les Turcs en 1877 se trouve à quelques kilomètres de Buzludzha. Il attire quant à lui plus de 100 000 visiteurs par an. Les lieux sont gardés par des policiers, des guides accueillent et accompagnent les visiteurs. « C’est un bon exemple de monument national qui a été préservé et qui, aujourd’hui, fait pleinement partie de notre patrimoine » explique le directeur, Dancho Danchev. « On y organise des événements chaque année, surtout aux beaux jours, notamment des commémorations. C’est l’inverse de Buzludzha, qui est un monument de l’Ignorance, de la Ruine et du Refoulement ».

L'histoire des batailles contre les Turques est un des éléments forts de la mémoire nationale bulgare.

L’histoire des batailles contre les Turcs est un des éléments constitutifs de la mémoire nationale bulgare.

« Le monument pourrait-être transformé en musée du totalitarisme » lance Maya Milanova, adjointe au directeur du parc-musée de Shipka-Buzludzha, avant de poursuivre. « Ou bien on pourrait le laisser ainsi pour montrer à quel point cette période de transition nous aura coûté cher. » Le Guide du Routard quant à lui soumet une autre idée. « Le gigantesque et délirant symbole du passé communiste surgit devant vous, au sommet d’un col entouré d’alpages. Digne d’un vieux roman d’anticipation ! Impossible d’y entrer, d’ailleurs il tombe en lambeaux. Restauré, il ferait un chouette resto panoramique… » Quant à l’architecte Georgi Stoilov, il y verrait bien un Panthéon pour tous les « Grands Bulgares » de l’histoire nationale. Reste à savoir quelle mémoire sera choisie.

Restaurant, night club, musée... quel avenir pour Buzludzha?

Restaurant, night-club, musée… quel avenir pour Buzludzha ?

juil 7 2014

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2 COMMENTS
  1. sans doute ce à quoi fait référence le très beau roman de Rouja Lazarova : le mausolée à l’époque de Dimitrov.
    G et A

    Mausolée, Flammarion, 2009

    Sélectionné pour le Grand Prix des Lectrices de ELLE, octobre 2010
    Sélectionné pour le Prix Louis Guilloux et le Prix des Lilas 2009
    Coup de cœur Sélection Reader’s Digest, février 2009

    Traductions: Bulgarie (Ciela), République de Macédoine (Tri Publishing Centre)

    Résumé
    De 45 à la chute du mur de Berlin, un silence oppressant hante la Bulgarie chloroformée par les dictateurs au pouvoir. Gaby, Rada, Milena : trois générations de femmes traversent cette neurasthénie nationale. « Funambules du socialisme », elles vivent sur le fil ténu de la subversion et de la provocation contenues, déchirées entre la haine du régime et la peur, l’instinct maternel de protection. De mère en fille, sentiment d’oppression et soif de liberté se transmettent.

    07-11-2014, 10:59 Reply
  2. […] pour nombre de Bulgares à l’heure où le pays se coupe de son passé soviétique. Découvrez ce lieu et les réactions des « gardiens des lieux » sur le site du Bulli Tour Europa. Retrouvez […]

    07-14-2014, 5:24 Reply
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